En célébration pour le 100e de Rouyn-Noranda, 2026

ICI, le grèbe jougris nidifie
UNE FRESQUE DE 22 PIEDS. UN OISEAU. UN SIÈCLE.
Céline J. Dallaire interpelle Rouyn-Noranda au cœur de son centenaire
Il existe à Rouyn-Noranda un paradoxe que la science a confirmé et que l'art doit maintenant nommer : le grèbe jougris, l'emblème aviaire officiel de la ville a choisi le lac Osisko pour nidifier pour la première fois au Québec. Précisément ici. Précisément là où l'empreinte industrielle est la plus lourde, où les débats sur l'environnement résonnent avec le plus d'urgence. Comment un territoire se construit-il entre héritage minier et mémoire du vivant ? Comment la peinture peut-elle incarner cette cohabitation du toxique et du fertile, de l'artificiel et du naturel ?
C'est cette question que j'interroge depuis quatorze ans, et c'est elle qui est au cœur de Voici mon token, la fresque numérique monumentale de 8 pieds par 22 pieds, composée de huit grands panneaux sur toile, qui constitue la pièce maîtresse de cette exposition. Son titre désigne le prix à payer pour le passage vers l'innovation industrielle et technologique. Née après plus de huit mois de conception, elle ne tranche pas entre l'héritage minier et la résilience du vivant. "Elle tient les deux ensemble, la toxicité et la fertilité, l'artificiel et le naturel et c'est précisément cette tension irrésolue qui en fait une œuvre aussi inconfortable qu'essentielle".
Un corpus né d'une rencontre
Tout commence en 2011, lorsque, en tant que commissaire, j'invite plusieurs artistes à participer à l'exposition collective Les Oiseaux. Plus d'une cinquantaine de participants contribuent à faire de ce projet un succès en collaboration avec le Réseau BIBLIO Abitibi-Témiscamingue-Nord-du-Québec. C'est à ce moment que naît mon intérêt pour le grèbe jougris, et que je crée Co-Habitation, ma toute première peinture de cet oiseau aquatique. Cette œuvre inaugurale servira de germe au corpus qui se déploie l'année suivante.
En 2012, l'exposition solo ICI le grèbe jougris réunit plus de trente créations : dessins au fusain, pastels secs, encres, estampes (lithographie, linogravure), peintures (acrylique, aquarelle, huile) et la fresque Voici mon token. Plus de quatorze ans se sont écoulés depuis, et le centenaire de Rouyn-Noranda offre aujourd'hui l'occasion de revisiter cet ensemble, en l'ancrant dans un dialogue intime avec le territoire et son histoire.
L'exposition de 2026 : quatorze ans de déplacement
Cette nouvelle édition met en dialogue les œuvres de 2012 avec quinze nouvelles créations. Ce que ce dialogue révèle, c'est une continuité : la couleur a toujours été le lieu de la tension dans ce corpus, portant à la fois le poids de la pollution et la promesse du renouveau, dès la naissance de la fresque. Quatorze ans d'exploration n'ont pas changé ce langage fondamental. Ils l'ont approfondi.
Le grèbe jougris n'est pas ici un simple motif ornithologique. Il est devenu, au fil des années, un opérateur conceptuel, un point d'entrée pour penser les rapports entre industrialisation et vitalité, entre mémoire et devenir. Sa nidification réussie sur les lacs Osisko et Noranda, ainsi que quelques autres bassins d'eaux dans les environs de Rouyn-Noranda, n'est pas une anecdote naturaliste : c'est le signe d'une résilience qui interroge notre propre capacité à habiter un territoire marqué par l'extraction et la transformation.
Ma pratique artistique est une quête vibrante, une exploration de la couleur comme territoire sensible où mes sujets, témoins des mutations du monde, trouvent leur juste place.
Céline J. Dallaire
